Lu La fin des temps, d’Haruki Murakami. L’étrange roman initiatique d’un protagoniste sans prénom : entre poésie et science-fiction, une méditation remarquablement fine sur l’individu moderne.
*** Attention, spoiler ***
Pour faire bref: « Fin des temps », c’est le nom de code d’un programme inséré dans le cerveau d’un informaticien –et construit à partir de son propre univers intérieur-, pour lui permettre de procéder au shuffling de certaines données et de les coder ainsi de façon totalement indéchiffrable.
Au cœur de la guerre de l’information qui fait rage, cet informaticien anonyme se trouve propulsé au rang d’élu : parmi ses pairs, il est le seul à avoir survécu à l’implantation du programme de shuffling dans son système cérébral. Son univers intérieur –le refuge subconscient qu’il a construit au cours de sa vie- semble jouir seul de la cohérence et de la solidité suffisante pour résister, à long terme, à la pratique du shuffling.
Cet univers, nous le découvrons en même temps que le « réel » du récit, un chapitre sur deux. D’une part, le quotidien d’un informaticien divorcé et plutôt solitaire, dans ce qui ressemble au Japon des années 80 ; de l’autre, l’arrivée d’un nouveau liseur de rêves dans une ville autarcique. Deux mondes distincts, si l’on excepte l’anonymat général –il y a le vieux, la grassouillette, la fille de la bibliothèque, le gardien…- et l’étrangeté qui nimbe l’ensemble de l’action –comme une absence de prise sur les événements…
« Ça leur arrive de temps en temps, ils creusent des trous, dit le colonel. Fondamentalement, c’est peut-être la même chose que moi qui me concentre sur mes échecs. Ça n’a pas de sens, ça ne mène à rien. Mais ça n’a aucune importance. Personne n’a besoin qu’il y ait un sens, personne ne cherche à arriver nulle part. Nous tous, ici, passons notre temps à creuser d’authentiques trous. Un acte sans but, un effort sans progrès, une marche qui ne mène nulle part, tu ne trouves pas ça magnifique ? »
Peu à peu des correspondances se tissent entre les deux mondes, avec de plus en plus d’évidence. Alors que le savant responsable de l’implantation du programme voit son laboratoire détruit par les pirateurs qui le poursuivent, les choses se détraquent. L’univers intérieur du protagoniste affleure à sa conscience, jusqu’à se muer pour lui en réalité -définitive.
Condamné à disparaître au monde, il appréhende une responsabilité politique qui lui était jusqu’alors inconnue. Il ne peut se livrer aux pirateurs, qui s’empareraient alors d’informations proprement explosives ; pas plus qu’il ne peut abandonner son univers intérieur : « Je ne peux pas m’en aller en laissant derrière moi des gens et un monde que j’ai construits selon ma propre fantaisie. »
Il effectue le choix qui lui incombe, délaissant la passivité pour embrasser ce qu’on pourrait appeler amor fati.
« Qu’est-ce que j’avais donc perdu? Je réfléchissais en me grattant la tête. J’avais perdu beaucoup de choses, c’était sûr, si j’en dressais une liste détaillée, ça remplirait sûrement un classeur d’université. Il y avait des cas où je m’étais dit sur le moment que ça n’avait pas d’importance, et où je l’avais amèrement regretté ensuite, et dans d’autres cas c’était le contraire. Il me semblait que j’avais passé mon temps à perdre des choses, des gens, des émotions. Les poches du manteau symbolisant ma vie étaient pleines de trous de la destinée, et aucune aiguille, aucun fil ne pouvait plus les raccommoder. En ce sens, si quelqu’un avait brusquement passé la tête par la fenêtre pour me crier : « Ta vie n’est qu’un zéro ! », je n’aurais pas eu grand chose à lui opposer.
Pourtant, si j’avais pu recommencer ma vie, aucun doute, j’aurais mené exactement la même. Parce que ma vie –cette vie faite d’une succession de pertes- c’était moi-même. Je n’avais pas d’autre chemin pour devenir moi-même. Même s’il fallait pour cela abandonner toutes sortes de gens, et que toutes sortes de gens m’abandonnent, même si je devais effacer ou limiter les beaux sentiments, les caractères sublimes et les rêves, moi, je ne pouvais pas devenir autre chose que moi-même.
Autrefois, quand j’étais plus jeune, je me disais que je pourrais peut-être devenir quelqu’un d’autre que moi-même. Je croyais que rien n’était impossible, que je pouvais même ouvrir un bar Casablanca et rencontrer Ingrid Bergman. Ou alors, de façon plus réaliste –laissons de côté le fait de savoir si c’était plus réaliste ou pas-, il m’étais arrivé de penser que pourrais mener une vie plus utile et correspondant mieux à ma personnalité. Je m’étais même entrainé à me transformer intérieurement dans ce but. J’avais lu La révolution verte, j’avais vu trois fois Easy Rider. Mais je finissais toujours par revenir au même point, comme un bateau au gouvernail tordu. C’était ça, moi-même. Ce « moi-même » n’allait nulle part. « Moi-même » était toujours là et attendait seulement que je revienne à lui.
Fallait-il appeler cela le désespoir ?
Je n’en savais rien. »
Il y a, à l’horizon, l’espérance d’un amour.