Amour & marinières

Il y a, au niveau du désir, chez l’homme, une tendance mimétique qui vient du plus essentiel de lui-même, souvent reprise et fortifiée par les voix du dehors. L’homme ne peut pas obéir à l’impératif « imite-moi » qui retentit partout, sans se voir renvoyé presque aussitôt à un « ne m’imite pas » inexplicable qui va le plonger dans le désespoir et faire de lui l’esclave d’un bourreau le plus souvent involontaire. Les désirs et les hommes sont ainsi faits qu’ils s’envoient perpétuellement des uns aux autres des signaux contradictoires, chacun d’autant moins conscient de tendre à l’autre un piège qu’il est en train de tomber lui-même dans un piège analogue. 
 (…)
Si le désir est libre de se fixer là où il veut, sa nature mimétique va presque toujours l’entraîner dans l’impasse du double bind, le double impératif contradictoire. Le libre mimesis se jette aveuglément sur l’obstacle d’un désir concurrent; elle engendre son propre échec et cet échec, en retour, va renforcer la tendance mimétique. Il y a là un processus qui se nourrit de lui-même, qui va toujours s’exaspérant et se simplifiant. 

René Girard, La violence et le sacré, « Du désir mimétique au double monstrueux »

(@PSC)

A aime B qui ne l’aime pas. 

A porte une marinière et des leggings, des talons qui font balancer sa frange lorsqu’elle marche. Elle commande un shot de tequila citron, l’avale d’une gorgée en renversant la tête en arrière.
A est jolie. C commande un martini gin. 

A a couché avec B; elle l’annonce à C sur un ton faussement confidentiel. C demande à B si c’est vrai, avec une petite moue. B acquiesce d’un sourire; il ajoute de son français allemand « mais on ne sera pas ensemble. » 

D arrive enfin. (Le reste de l’alphabet s’est fait refoulé à l’entrée.) 
On va danser. D drague C, qui minaude pour rendre B jaloux.
Indifférente la musique flotte dans le carré amoureux.

B entraîne A par la main. C a le coeur pincé; D l’interroge, mais alors, c’est B ta target ce soir? Trouvant la remarque de peu de goût, C dit que non, c’est juste un pote. D l’embrasse. 

B a annoncé à A qu’il ne l’aime pas. A chuchote à C, mais moi non plus, je ne l’aime pas, je veux juste coucher avec. C ris sous cape.

D est un ami de B, ils ont bossé ensemble à Francfort. Maintenant il est trader à la Sogé. Il a une barbe de deux jours, joues râpeuses et cheveux noirs. 
D va chercher à boire. C se rapproche de la scène, voudrait toucher la musique.

Peu après D entraîne C dehors. B sourit à C d’un air amusé en lui caressant l’épaule.  

***

D habite rue du Poitou. Sur l’étagère ikea les trois tomes du Capital et l’intégrale des James Bond en dvd. 
C n’arrive pas à dormir, l’air sirupeux de Lemon incest lui trotte dans la tête. 
Au matin la migraine est orangée. D met Kyle Eastwood et va vomir. 
Puis l’escalier ciré.

Grace under pressure

Lu La fin des temps, d’Haruki Murakami. L’étrange roman initiatique d’un protagoniste sans prénom : entre poésie et science-fiction, une méditation remarquablement fine sur l’individu moderne.

*** Attention, spoiler ***

Pour faire bref: « Fin des temps », c’est le nom de code d’un programme inséré dans le cerveau d’un informaticien –et construit à partir de son propre univers intérieur-, pour lui permettre de procéder au shuffling de certaines données et de les coder ainsi de façon totalement indéchiffrable.

Au cœur de la guerre de l’information qui fait rage, cet informaticien anonyme se trouve propulsé au rang d’élu : parmi ses pairs, il est le seul à avoir survécu à l’implantation du programme de shuffling dans son système cérébral. Son univers intérieur –le refuge subconscient qu’il a construit au cours de sa vie- semble jouir seul de la cohérence et de la solidité suffisante pour résister, à long terme, à la pratique du shuffling.

Cet univers, nous le découvrons en même temps que le « réel » du récit, un chapitre sur deux. D’une part, le quotidien d’un informaticien divorcé et plutôt solitaire, dans ce qui ressemble au Japon des années 80 ; de l’autre, l’arrivée d’un nouveau liseur de rêves dans une ville autarcique. Deux mondes distincts, si l’on excepte l’anonymat général –il y a le vieux, la grassouillette, la fille de la bibliothèque, le gardien…- et l’étrangeté qui nimbe l’ensemble de l’action –comme une absence de prise sur les événements…

« Ça leur arrive de temps en temps, ils creusent des trous, dit le colonel. Fondamentalement, c’est peut-être la même chose que moi qui me concentre sur mes échecs. Ça n’a pas de sens, ça ne mène à rien. Mais ça n’a aucune importance. Personne n’a besoin qu’il y ait un sens, personne ne cherche à arriver nulle part. Nous tous, ici, passons notre temps à creuser d’authentiques trous. Un acte sans but, un effort sans progrès, une marche qui ne mène nulle part, tu ne trouves pas ça magnifique ? »

Peu à peu des correspondances se tissent entre les deux mondes, avec de plus en plus d’évidence. Alors que le savant responsable de l’implantation du programme voit son laboratoire détruit par les pirateurs qui le poursuivent, les choses se détraquent. L’univers intérieur du protagoniste affleure à sa conscience, jusqu’à se muer pour lui en réalité -définitive.

Condamné à disparaître au monde, il appréhende une responsabilité politique qui lui était jusqu’alors inconnue. Il ne peut se livrer aux pirateurs, qui s’empareraient alors d’informations proprement explosives ; pas plus qu’il ne peut abandonner son univers intérieur : « Je ne peux pas m’en aller en laissant derrière moi des gens et un monde que j’ai construits selon ma propre fantaisie. »

Il effectue le choix qui lui incombe, délaissant la passivité pour embrasser ce qu’on pourrait appeler amor fati.

« Qu’est-ce que j’avais donc perdu? Je réfléchissais en me grattant la tête. J’avais perdu beaucoup de choses, c’était sûr, si j’en dressais une liste détaillée, ça remplirait sûrement un classeur d’université. Il y avait des cas où je m’étais dit sur le moment que ça n’avait pas d’importance, et où je l’avais amèrement regretté ensuite, et dans d’autres cas c’était le contraire. Il me semblait que j’avais passé mon temps à perdre des choses, des gens, des émotions. Les poches du manteau symbolisant ma vie étaient pleines de trous de la destinée, et aucune aiguille, aucun fil ne pouvait plus les raccommoder. En ce sens, si quelqu’un avait brusquement passé la tête par la fenêtre pour me crier : « Ta vie n’est qu’un zéro ! », je n’aurais pas eu grand chose à lui opposer.

Pourtant, si j’avais pu recommencer ma vie, aucun doute, j’aurais mené exactement la même. Parce que ma vie –cette vie faite d’une succession de pertes- c’était moi-même. Je n’avais pas d’autre chemin pour devenir moi-même. Même s’il fallait pour cela abandonner toutes sortes de gens, et que toutes sortes de gens m’abandonnent, même si je devais effacer ou limiter les beaux sentiments, les caractères sublimes et les rêves, moi, je ne pouvais pas devenir autre chose que moi-même.

Autrefois, quand j’étais plus jeune, je me disais que je pourrais peut-être devenir quelqu’un d’autre que moi-même. Je croyais que rien n’était impossible, que je pouvais même ouvrir un bar Casablanca et rencontrer Ingrid Bergman. Ou alors, de façon plus réaliste –laissons de côté le fait de savoir si c’était plus réaliste ou pas-, il m’étais arrivé de penser que pourrais mener une vie plus utile et correspondant mieux à ma personnalité. Je m’étais même entrainé à me transformer intérieurement dans ce but. J’avais lu La révolution verte, j’avais vu trois fois Easy Rider. Mais je finissais toujours par revenir au même point, comme un bateau au gouvernail tordu. C’était ça, moi-même. Ce « moi-même » n’allait nulle part. « Moi-même » était toujours là et attendait seulement que je revienne à lui.

Fallait-il appeler cela le désespoir ?

Je n’en savais rien. »

Il y a, à l’horizon, l’espérance d’un amour.

Pretty accurate

Le vieillard regarda fixement pendant un long moment le fond de la tasse vide qu’il tenait à la main.

- Mais tu peux quand même l’avoir.

- L’avoir? répétai-je

- Oui. Tu peux coucher avec elle, tu peux même vivre avec elle. Dans cette ville, tu peux obtenir la réalisation de tous tes désirs.

- Mais sans la participation du coeur, c’est ça?

- Il n’y a pas de coeur ici, dit le vieillard. Même le tien va finir par disparaître. Quand ton coeur aura disparu, tu n’auras plus de sentiment de privation, ni de désespoir. L’amour, n’ayant pas de lieu où aller, disparaît lui aussi. Il ne reste que la vie. Une vie tranquille et discrète. Tu l’apprécieras, et elle t’apprécieras aussi. Si c’est cela que tu souhaites, cela t’appartiens déjà. Personne ne peut te l’enlever.

Haruki Murakami, La fin des temps

Tribulations

Je réfléchis à un auteur qui aurait écrit sur l’ennui

(Oh frisson, et si je vivais quelque chose de non écrit?)

(Pas l’ennui angoissé ou nauséeux, hein, enough with Sartre, un ennui paisible et inconséquent, tantôt allègre tantôt indifférent, ennui par excès de possibles plutôt que par défaut.)

N’avoir juste rien à faire, c’est quelque chose d’assez extraordinaire. Non que mes journées soient vides,

( je vends des voitures)

disons que mes activités se situent en-deçà d’une occupation positive: un arrière-plan sans trop de saveur, les moment s’y succédant plus ou moins arbitrairement. Pas d’idée directrice, -un amas de pièces détachées.
(je me fais l’effet de citer souvent ces mots…)
Pour oser une métaphore de mon cru, le monde me semble une construction en verre irrémédiablement lisse, où pieds et mains seraient condamnés à l’effleurement perpétuel, sans jamais accrocher nulle part.

[Edit 23.01:
J'ai trouvé un texte qui se rapproche de ce que je souhaite exprimer. Warhol écrit dans un entretien de 1966 avec Gretchen Berg:
Je ne lis que le grain des mots.
Je vois tout de cette façon, la surface des choses, une sorte de braille mental, je passe les mains sur la surface des choses
.]

J’existe donc à travers un papillonnage quotidien
(entre errances hypertextes et facebook incessamment reoloadé)
fait de lectures dilettantes (passages soulignés et griffonnages en marge) et de mélomanie éclectique (click here to download)
de réflexions au sens propre -de l’écran à mes yeux, de mes yeux à la page-, le cycle infini de ma pensée, hors même du stade dialogique.

***

Blake écrit:
Without contraries is no progression. Attraction and Repulsion, Reason and Energy, Love and Hate, are necessary to human existence.
Et d’après ses « Proverbes de l’Enfer »:
He who desires but acts not, breeds pestilence

Oui. Mais. Les contraires souffrent de l’ambivalence; le désir en reste tout chose. 
Et l’action, telle que je l’observe chaque jour autour de moi…

(je pense à ces gens qui ponctuent leur discours d’un claquement de doigts sonore, au moment d’exposer leur pro-activité sur le marché et la montée en flèche de leur EBIT)

Rusted too-much-think

bang, my heart sank, it sank in fact with this same strange idiotic helplessness

***

Je n’ai pas grand chose à écrire sur la nouvelle année.

Je pourrais exposer mes bonnes résolutions.
Voire, parler d’électro:
l’exaltant Train to Bamako de Myd (Etienne de Crécy a mixé ce morceau la nuit du réveillon, premier grand moment du cru Social Club 2010)
le tropical punk de Tetine
#1 de Fischerspooner (l’album de 2006, avec le titre Emerge dedans)

Je pourrais aussi écrire sur Kerouac, sa prose mystique ou paranoïaque dans Big Sur. Ses images merveilleuses comme

She looks sad down there wandering Ophelialike in bare feet among thunders.

Et sa lucidité -fulgurante.

It always makes me proud to love the world somehow -Hate’s so easy compared- But here I go flattering myself helling headbent to the silliest hate I ever had.

So, 2010, here we are

« Archimboldi se levantó de la cama y le dijo : escucha. Y la baronesa trató de escuchar, pero no oyó nada, sólo silencio, un silencio completo. Y entonces Archimboldi le dijo : de eso se trata, del silencio, ¿lo oyes ? Y la baronesa estuvo a punto de decirle que el silencio no se podía oír, que sólo se oía el sonido, pero le pareció una pedantería y no dijo nada. Y Archimboldi, desnudo, se acercó a la ventana y la abrió y sacó medio cuerpo afuera, como si pretendiera arrojarse al canal, pero no era ésa su intención. Y cuando volvió a meter el torso le dijo a la baronesa que se acercara y mirara. Y la baronesa se levantó , desnuda como él, y se acercó à la ventana y vio cómo nevaba sobre Venecia. »

Roberto Bolaño, 2666.

N’importe qui

au bout du banc des ampoules claquées des clous rouillées
au bout du banc des morceaux d’ardoise et des pas feutrés
au bout des bancs des amitiés amoureuses aux issues douteuses

j’aime n’importe qui vraiment 

j’aime les peines balancées dans les océans
les lumières claires les pneus usés

les playmobiles désossés
les gens un peu cabossés
j’aime même encore quelqu’un de déjà mort
alors tu vois
j’aime n’importe qui assez fréquemment 
les histoires délicatement mais systématiquement foireuses

j’aime même les paniques soudaines
faire mes valises et quitter bruxelles au milieu de la nuit
et dormir deux heures
dormir deux heures sur le parking de charleville mézières 

***

C’est sur Sport Hit Paradise: a word that describes something extremely romantic, oeuvre collective initiée par l’artiste Elisabeth Arkhipoff. J’écoute l’album en boucle, -une bulle, dense, parfaitement cohérente dans la variété des registres.
Un électro plus profond que je découvre peu à peu, toujours épiphanique, mais plus terrestre
(je pense à la musique concrète de Vier Minuten: une pièce de Schumann au piano, plus quelque chose comme la fureur de vivre)
- une musique pas seulement pour la fête, mais pour la vie, for the future of the human race (l’emphase d’Underground Resistance), avec ses stridences et ses disharmonies.
(il faut écorcher un peu ces oreilles bourgeoises torchées au moltonel triple épaisseur). 

***
« Christel Graffiti » : comme de grands yeux qui sourient, pupilles dilatées -le bord de la paupière un peu rougi. (Le visage est flou.)
J’attends l’été.

Persecution goes a long way

Vu le dernier Chéreau. Le film m’aurait retournée, il y a deux ans, mais là, non.

C’est vrai quoi. Ces couples qui n’arrivent tout simplement à rien, qui s’entre-dévorent jusqu’au bout de demi-sourires angoissés en questions absurdes
(mais pourquoi tu m’aimes?)
la déprime nu pieds sur le lineau  de la cuisine (entre la cafetière moyenne gamme et des bouteilles d’alcool entamées), regards mouillés les lèvres qui tremblent voulant se retenir de pleurer, Paris sa lumière blême qui filtre du gris par les carreaux sales, les frissons de désir de colère qui n’ont d’écho nulle part
on connaît

Et la conclusion aussi, de toute façon, les gens finissent toujours par disparaître.

Chacun sa merde.

Smile and let it go

« Creux »: c’est le vocable du moment. 
Pas vide. (Le néant a disparu de mon univers. Si bien que j’en ai oublié la sensation.)
Non, juste creux, comme une légèreté inexpliquée, une vague inquiétude. Quelque chose manque, s’échappe sans cesse du volume qu’il devrait remplir, persiste à s’inachever.
Les personnes que j’ai l’occasion d’écouter ou de lire en reviennent aux mêmes mots: c’est une période de creux. (Les projets s’embourbent, les relations se distendent, moisson hivernale de déceptions…) 

Le creux chez moi demeure physique.
La lassitude à l’intérieur de mes os, enfouie profond.
En repensant à ces amitiés brutalement dissoutes
(et notamment à mon éphémère relation épistolaire avec N.)
je me dis que le noeud du problème se situe dans l’expression du care.  Il y a quelque chose, là, qui s’opère inadéquatement:  le souci, la compassion verbalisée, le parle-moi suscitent la fuite de l’Autre. Soit que le mode de relation communément admis -qui serait fondé exclusivement sur le rapport aux objets (matériels ou idéels) du monde extérieur et non sur une interaction entre sujets- m’échappe. Soit que ma détermination à comprendre l’Autre (à établir avec lui une communication intégrale) exprime malgré moi un impératif de réciprocité: préoccupe-toi de moi.

*** 

Dans la pièce, l’agitation compulsive de mon pieds droit fait écho à quatre autres tressautements similaires. (On a l’air bien cons, tous, sur notre cas de GRH).

Tom a écrit, dans un texte à lui, quelque chose qui m’a fait sourire:
Tout ça n’est qu’une question de mécanique. E = ½ * m * v². L’énergie cinétique d’un matériau vaut la moitié du produit de sa masse par sa vitesse au carré.
Oui. En fait, il manque la masse. Tout est si creux

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